Pratique de la Presence

Présence à soi, à Dieu et aux autres

Dans le domaine de la spiritualité, nous percevons habituellement le retour sur soi ou l’attention à soi d’une manière plutôt suspecte, risquant de nous entraîner vers un certain nombrilisme ou un égocentrisme malsain. Loin de l’individualisme à outrance qui assaille présentement notre société, nous verrons par quelques explications simples et surtout par une pratique régulière, que la présence à soi ne consiste pas à s’enfermer en soi, mais plutôt à s’ouvrir à notre plénitude d’être, ainsi qu’à porter un regard neuf sur le monde qui nous entoure. Ouvert à la réalité de nos forces et de nos faiblesses, reconnaissant objectivement ces mêmes capacités et incapacités chez les autres, nous pourrons à chaque instant accueillir la nouveauté de tout être dans l’éternel présent de Dieu. Chez moi, cette expérience a conduit à un profond partage avec des gens en quête de sens.

Dans cet article, je tenterai de transmettre de façon claire et concise la pratique de la présence à soi telle que je la conçois et l’expérimente au quotidien et lors de l’enseignement que je fais dans des groupes ou en rencontres individuelles. Pour ce faire, je passerai d’abord par mon propre cheminement spirituel qui m’a mené au désir de transmettre ce qui pour moi est devenu essentiel dans la vie. Suite à ce bref tableau de vie, je parlerai plus précisément de la Présence à soi pour conclure avec un exercice précis sur le sujet.

De l’effort à l’abandon

Je pratique et étudie la méditation depuis vingt-trois ans, principalement la méditation bouddhiste zen, tibétaine et vipassana pour lesquelles je fus gracié d’un enseignement et d’un suivi personnel avec différents maîtres. Dès ma jeunesse (vers l’âge de 12 ans), j’étais extrêmement attiré par la philosophie orientale, discipline que je mis rapidement en pratique avec effort et enthousiasme. Clairement intéressé par la méditation, je fus d’abord initié au yoga qui me permit de prendre conscience de l’importance du corps et de sa relation avec l’esprit. Peu après, la pratique du yoga fut mise au second plan au profit de la méditation bouddhiste.

Il y a de cela plus de 15 ans, je découvris le côté mystique du christianisme, religion que je connaissais assez peu, bien que j’y aie été baptisé. Je m’intéressai premièrement aux mystiques tels que Maître Eckhart, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, François d’Assise ainsi qu’à d’autres figures plus contemporaines telles que Thomas Merton, John Main et Bede Griffiths. Pourquoi eux? Tout simplement parce qu’ils étaient les maîtres chrétiens dont je voyais les références dans certains manuels bouddhistes. Je me dis alors que si je comprenais relativement bien le bouddhisme sous plusieurs formes - zen japonais et vietnamien, approche tibétaine et vipassana (pas seulement intellectuellement mais aussi du côté pratique) - je devrais nécessairement m’y retrouver dans cette mystique, soit-elle chrétienne ou autre.

Je fus plutôt surpris de la complexité chez Jean de la Croix, encouragé par le côté pratique de Thérèse d’Avila, Thérèse de Lisieux et John Main, séduit par la liberté évangélique et la fraternité de St François d’Assise. Tout en me sentant à l’aise par rapport à mon bagage bouddhiste, je fus fasciné par la mystique de Maître Eckhart, par sa notion de détachement, d’unité et de but ultime de l’homme étant, par la grâce de Dieu, sa propre divinisation, c’est à dire, devenir à l’image et à la ressemblance du Christ, fils du Très-Haut.

Après quelques détours par Angélus Silésius, Henri Suso et même par la prière hésychaste, j’étais convaincu de la profondeur du christianisme et sentais que lentement et sûrement naissaient en moi une foi et un abandon amoureux. Étant à ce moment convaincu de la nécessité d’une direction spirituelle (la notion de maître étant très importante dans le bouddhisme), je me mis à la recherche d’un prêtre ou d’un religieux pouvant me diriger dans ma démarche, tout en comprenant un peu d’où je venais par rapport à ma pratique de la méditation bouddhiste : outil important qui me permit de goûter à la présence de Dieu en moi.

Dans cette recherche, je me heurtai à une incompréhension, une ignorance et même à un refus d’aide sous prétexte que, selon certains, la direction spirituelle n’était aucunement nécessaire, voire dépassée, ou qu’ils ne voyaient pas tellement comment ils pouvaient m’aider, leur propre pratique n’étant pas de cet ordre.

Dans un tel cul-de-sac, sentant un urgent besoin d’être guidé, je retournai auprès de mes anciens maîtres bouddhistes. Quelques années plus tard, je pris les voeux de moine novice dans un monastère zen vietnamien de Montréal où j’étudiais déjà depuis près de huit ans. J’habitai au monastère pendant quatre mois, pratiquant la méditation plusieurs heures par jour, étudiant et traduisant différents textes bouddhistes et enseignant la méditation à des groupes une à deux fois par semaine. Ne me sentant pas à l’aise culturellement et aussi, incompris dans mon ouverture interreligieuse, je décidai de quitter le monastère.

Je continuai à méditer et entrepris des retraites intensives dans la tradition vipassana (bouddhisme theravada). Ces retraites duraient dix jours comprenant près de 14 heures de méditation par jour. Dans cette même tradition, j’eu la chance d’avoir un suivi personnalisé avec une soeur bouddhiste où pendant plusieurs mois je continuai de méditer plusieurs heures par jour à la maison. À un certain point, je compris très clairement que l’approfondissement de la méditation n’était pas proportionnel à l’effort mais plutôt à l’abandon. S’il y avait abandon, il y avait forcément accueil, c’est alors que commença à poindre en moi une question essentielle : « Je m’abandonne à quoi, ou plutôt à qui? »

Peu de temps après je rencontrai une femme exceptionnelle qui me manifesta son désir de comprendre et de pratiquer la méditation, mais elle était chrétienne! Alors je me replongeai dans les écrits de Maître Eckhart, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, François d’Assise, John Main ainsi que de Thomas Keating, afin de pouvoir lui expliquer en des mots compréhensibles pour elle ce qu'est la méditation d'un point de vue chrétien. À ma grande surprise, je fus de nouveau totalement bouleversé par cette mystique chrétienne que je redécouvris avec un regard tout autre, plus profond et plus mature spirituellement que dix ans auparavant.

En parallèle, je renouai formellement avec la pratique du yoga et découvris l’attrait de cette discipline chez plusieurs chrétiens dont quelques-uns de ses imminents promoteurs contemporains tels que le Père Thomas Ryan (Prayer of Heart and Body) et plus anciens, autour des années 60, le Père Déchanet (Yoga chrétien en dix leçons, La voie du silence). J’entrepris donc une formation intensive de professeur de yoga dans le but de pouvoir allier cette discipline à l’approche de la méditation, par le biais d’enseignements que je partage maintenant avec de petits groupes. Bien sûr, ces cours ont une toute autre approche que dans le passé. Ils sont maintenant basés sur le silence intérieur, l’écoute et l’attention à la Présence.

La Présence à soi, à Dieu et aux autres par la méditation et le yoga est sans aucun doute pour moi une piste intéressante de dialogue interreligieux, pratique et féconde, pour une société en quête de sens et d’absolu.

Voilà, bien que brièvement résumées, une vingtaine d’années de recherche d’absolu.

Présence à soi

Je m’attarderai ici surtout sur la présence à soi d’une façon pratique, exercice essentiel sans lequel l’édifice d’une saine spiritualité risque de s’écrouler faute de fondations solides.

Comme le disait le maître bouddhiste renommé Thich Nath Hanh lors d’une conférence, si quelqu’un veut apprendre à nager et se met en tête de lire tous les manuels disponibles expliquant les différentes étapes de la nage, cette personne deviendra très connaissante, elle pourra même, à son tour écrire des livres sur la nage, devenir une autorité en la matière, être reconnue comme un grand érudit et spécialiste de la nage. Mais si cette personne lors d’un naufrage se retrouve à l’eau, elle sera dépourvue, car son savoir réside uniquement au niveau de l’intellect, aucune mise en pratique concrète n’ayant été faite. Une connaissance demeurant au seul niveau intellectuel, peut devenir un grand obstacle et même un danger pour soi et notre entourage. Nous risquons de devenir l’aveugle qui essaie de conduire les autres. Seule la pratique nous apporte la sagesse et l’expérience pouvant être transmises et partagées au profit de tous. Pour ce faire, nous devons débuter par la connaissance de soi, connaissance absolument nécessaire si nous désirons de réels progrès vers l’approfondissement de notre relation et de notre abandon à Dieu. Cette connaissance/sagesse nous permettra de savoir à « qui » nous avons vraiment affaire.

« Que puis-je vraiment abandonner qui ne m’appartienne en totalité? » Je ne m’appartiens pas vraiment tant que je ne me connais pas, tant que je suis régis par les pressions et conditionnements présents et passés de mon entourage (père, mère, femme, enfants, frères et sœurs) ainsi que par mes attachements et désirs personnels que je crois être «ma propre vie ».
Le problème étant de confondre ceux-ci avec mon être réel, qui est au-delà de tout attachement et désir conditionné, c’est-à-dire ma nature profonde d’enfant de lumière, qui accepte la folie de l’amour de Dieu pour tous, amour gratuit et sans limites qui ne demande que notre abandon confiant.

Je me permets ici de citer Jésus qui illustre à la perfection la voie de la connaissance de soi par l’abandon des conditionnements passés et présents : l’abandon du vieil homme. Non pas de manière irréfléchie ou irresponsable, mais comme Jésus, en portant courageusement la croix de la discipline et l’abandon quotidien à la grâce bienfaisante et sanctifiante de Dieu.
Saint Luc 14 :26-33 ;« Si quelqu'un vient à moi sans me préférer a son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix, et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple. (…)De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple ».

Passant par la présence à soi et aux autres, l’abandon confiant et amoureux à Dieu tient une place fondamentale dans mon enseignement. Afin d’illustrer mon propos et de vous amener à une certaine réflexion au sujet de l’abandon confiant, je vous propose maintenant un défi permettant de mettre à contribution l’intellect, outil on ne peut plus précieux chez l’être humain. Je vous suggère de vous remémorer un événement passé important de votre vie. Il serait même intéressant de choisir un événement fâcheux ou désagréable. Observez mentalement cette situation le plus objectivement possible, et toujours avec cette même objectivité voyez clairement les fruits ou le résultat de cette situation dans votre vie présente. Si vous êtes arrivés à un certain détachement par rapport à cette situation ou si le déploiement de cette situation est terminé, je suis tout à fait convaincu que vous réalisez les bienfaits de la tournure des évènements. Vous vous exclamez probablement: « Une chance que cela est arrivé! Imaginez l’embarras dans lequel je me serais mis! Les problèmes que tout cela m’aurait causé! »

Vous pouvez passer en revue toutes les situations passées de votre vie de la même façon, et vous arriverez invariablement à la même conclusion. Ayant la preuve personnelle que tout concorde à mon bien, je dirais même que tout me sert, pourquoi m’affliger de ce qui m’arrive présentement et angoisser par rapport à l’avenir? Ne serait-il pas plus logique, voire plus simple et surtout plus agréable, de m’abandonner en toute confiance entre les mains de Dieu, de réaliser la grandeur de son amour pour moi, de son indéfectible présence à mes côtés et par amour, m’offrir tout entier à son service par ma présence au monde?

Pratique

Dans le but d’accéder à une compréhension réelle de la Présence à soi telle que je la partage lors de rencontres de groupes, j’utiliserai pour la suite un discours plutôt oral.

Comme base de notre pratique nous utiliserons toujours le souffle, symbole par excellence de l’intimité, de la constante création et de l’interdépendance de toute chose. Déjà de reconnaître le souffle présent en nous est un événement en soi; la découverte d’une perle bien enfouie dans le champ de notre conscience.

Prenant une position assise confortable. Sans appui, gardez le dos droit sans rigidité. Afin d’étirer la nuque, rentrez légèrement le menton. Gardez les épaules détendues, les mains en appui sur les genoux ou les cuisses, paumes tournées vers le ciel en signe d’ouverture ou vers le bas en signe d’intériorité. Une autre façon consiste à mettre la main droite sur la gauche, paumes vers le haut, et de les déposer, toujours le plus détendu possible, dans le giron. Si vous êtes assis sur une chaise, gardez les pieds soit à plat sur le sol ou croisés. Le but de l’exercice étant la présence à soi et l’enracinement dans la réalité de l’instant présent, je vous suggère de garder les yeux entrouverts. Pour la plupart des gens, le fait de garder les yeux fermés les « déconnecte » de la réalité, l’espace derrière les yeux clos fournissant un écran de projection pour les innombrables pensées, préoccupations et fantasmes habitant sans cesse notre esprit.

Le but de la présence à soi n’est pas de s’évader ou de nier ces pensées, préoccupations et fantasmes présents dans notre esprit, mais bien au contraire de les reconnaître pour ce qu’ils sont, créations mentales changeantes et trompeuses, et de courageusement faire face à la réalité.

Ces quelques instructions de base données, commençons sans tarder notre pratique.
Après avoir choisi un endroit calme, bien aéré, avec un éclairage doux, et après avoir adopté une position confortable telle que décrite ci-haut, formulez une intention claire, par exemple vous vous dites : «Pendant tout le temps de ma méditation (choisir un temps précis que vous respecterez) je reviendrai sans relâche avec douceur, sans condamnation et sans me juger à mon intention initiale» (attention aux sensations ou au souffle). En guise d’introduction utilisez un court texte, prière ou autre qui vous inspire afin de donner un élan, une direction à votre méditation.

Ensuite, passez en revue chaque partie de votre corps en prenant conscience, à l’inspiration, des sensations associées à cette partie, pour ensuite détendre cette même partie à l’expiration. Vous pouvez suivre cette séquence: sommet de la tête, arrière de la tête, front, tempes, mâchoires et joues, menton, lèvre inférieure, lèvre supérieure, narines, paupières, sourcils, gorge, côtés du cou, nuque, trapèzes, épaules, bras, mains, haut du dos, milieu du dos, bas du dos, cage thoracique, abdomen, bas-ventre, bassin, cuisses, genoux, mollets, pieds. Selon le temps dont vous disposez, vous pouvez continuer l’exercice en sens inverse des pieds à la tête de façon continue.

L’objectif de cet exercice n’est pas de faire table rase de tout contenu de l’esprit afin de se tenir dans un vague « vide », mais plutôt de laisser place à l’action de l’Esprit en nous et de voir que cet espace silencieux est plein du Tout de Dieu. Cette méthode connue, bien que très simple, demeure néanmoins une des meilleure introduction à la présence à soi. Trop longtemps nous nous sommes éloignés de nous-même, de notre corps qui est partie intégrante du tout de notre être. Saint Augustin nous disait sagement: « Celui qui n’est pas spirituel jusque dans sa chair devient charnel jusque dans son esprit » et saint François d’Assise de nous rappeler la juste place du corps (qu’il appelait affectueusement frère âne !), c’est-à-dire un corps au service de l’esprit, sans pour autant le mépriser. Le corps n’est-il pas le temple de l’Esprit nous dit Saint Paul ? Alors portons un soins approprié à la demeure du Très-Haut : exercices réguliers, respirations complètes, alimentation saine et modérée, pratique de la présence (méditation, prière, service).

Il est important de noter que peu importe la méthode proposée, celle-ci ne doit jamais être érigée en absolu : le radeau sert à traverser la rivière. Rendu sur l’autre rive, il est inutile de transporter le radeau sur son dos. La méthode reste néanmoins un outil essentiel et nécessaire dans la majorité des cas, du moins pour un certain temps. Éventuellement, le calme permettant une connaissance de soi ainsi qu’un espace où l’Esprit peut agir plus librement, l’abandon total de soi à Dieu prendra préséance sur la méthode et se fera tout naturellement, sans effort.

Dans cet espace d’abandon, espace illimité pour accueillir tout ce qui nous est offert, nous sommes à même de découvrir notre propre potentiel de présence à Dieu et par conséquent aux autres. L’effort n’a plus sa place puisque tout est là, simplement, pleinement là. Vient la plénitude intérieure, besoin fondamental de l’être humain parfois malhabile dans sa quête d’absolu.

Il va sans dire que la Présence à Dieu et aux autres mériterait un développement plus approfondi mais, selon mon expérience, la Présence à soi demeure la porte d’entrée royale vers l’expérience d’une saine et réelle spiritualité. Porte qui, au-delà de toute espérance, nous conduit invariablement vers Dieu et notre prochain pour culminer en une simple et ineffable Présence.


Présence

Présent à moi-même,
Je prends conscience de ma force
Et reconnais ma faiblesse.
Tenant l’amarre du corps
Et les ailes de l’esprit,
Les pensées s’écoulent et s’épuisent
Ne laissant que l’éternel présent.


Présent à Dieu,
Je contemple son immensité
Et accueille son infinie bonté.
Nous unissant en un unique amour,
De l’un et l’autre nous sommes le bien-aimé.

Présent aux autres,
Je célèbre la joie du partage
Et reconnais leur unique beauté.
M’offrant sincèrement et humblement,
Sans but ni esprit de profit,
Mon action n’est que témoignage
À l’éternelle Présence…

 

Shankara

(Stephane Vaillancourt)