Yoga et christianisme

Yoga et foi chrétienne


LE CHRISTIANISME ET LE SENS DU CORPS
 

par Henri Bourgeois


En développant une réflexion sur l’appréhension du corps par le christianisme, Henri Bourgeois plaide pour une pluralité des approches du corps et appelle chaque tradition à l’humilité dans ce domaine, car aucune ne peut prétendre tout connaître des réalités corporelles.

" Le christianisme, surtout occidental, a plutôt mauvaise réputation en ce qui concerne le corps humain. On l'accuse d'être assez négatif sur ce point: il méconnaîtrait le corps, qu'il s'agisse de la sexualité, de l'ascèse ou encore de l'euthanasie. Beaucoup, parmi nos contemporains, ont le sentiment que l'idéal chrétien privilégie ce que l'on appelle l'âme et n'a pas beaucoup de réelle tendresse pour le caractère incarné de la condition humaine. Certains ajoutent que les textes catholiques officiels, encycliques ou déclarations, peuvent bien défendre en principe les droits du corps, les droits de l'être humain corporel, mais qu'ils ne le font pas de manière tout à fait crédible, faute d'honorer réellement le corps dans sa réalité charnelle.

Le chrétien que je suis n'a pas pour objectif ici de défendre inconditionnellement le christianisme en ce domaine. Je voudrais plutôt, en théologien, examiner ce contentieux. Qu'en est-il de cette relation ambiguë du christianisme occidental et du corps humain? S'il y a eu et s'il y a toujours des dérapages, d'où proviennent-ils? Sont-ils fondés dans la doctrine chrétienne ? Et, par ailleurs, malgré d'évidentes limites et insuffisances, qu'est-ce que le christianisme peut faire valoir à propos du corps, de sa réalité et de son identité?

Le thème qui m'a été proposé est ainsi libellé: comment le christianisme contribue-t-il aujourd'hui au respect du corps ? En y réfléchissant, je me suis dit que la formule avait quelque chose d'un peu réducteur. Le respect du corps, en effet, importe sans doute, aujourd'hui comme hier. Mais le corps n'est pas seule ment respectable, il a aussi du charme, il est porteur d'une chance, il est lieu d'une incarnation sans cesse étonnante. Je vais donc honorer la question qui m'a été posée, mais en l'élargissant un peu. Et c'est pourquoi, faute d'un meilleur langage, je parlerai des droits et des possibilités du corps. Les deux en même temps. Pour qu'il soit clair que le christianisme n'est pas d'abord une morale mais se présente comme une spiritualité et donc comme une aventure du désir, de l'imagination et de la liberté.


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Par conséquent, le corps, loin de n'être qu'une part de nous-même, est tout notre être, tout ce que nous sommes, mais dans une dynamique spirituelle. Certes, on peut l'envisager, ce corps que nous sommes, de plusieurs manières. Le médecin, le pédagogue, le photographe ne le voient pas de la même façon ; mais, quels que soient les points de vue, il n'est jamais statique comme un objet. Ou alors, si on le réduit à ses apparences extérieures, on le dénature et même, plus précisément, on le défigure. Le christianisme, me semble-t-il, a cette forte conviction. Et c'est bien pourquoi il baptise le corps, en signe de son estime, l'estime même de Dieu, pour la matière dont nous sommes faits et avec laquelle nous avons à nous faire. C'est pourquoi aussi certains des chrétiens de l'Antiquité disaient que le corps avait plusieurs modalités successives: le corps né de la terre, le corps né de l'esprit par le baptême et enfin le corps ultime, le corps de résurrection.

S'il en est ainsi, le christianisme ne devrait pas accuser le corps. Simplement, il suffit de considérer que le corps est inachevé, qu'il est en train de se constituer ou de s'incarner. Le péché, ce fameux péché dont la foi chrétienne a eu parfois la hantise maladive, ce n'est pas d'être corporel, c'est de se méprendre sur le corps, soit en en faisant un objet déspiritualisé, soit en le prenant pour une réalité achevée et n'appelant pas de mouvement vers l'avenir. Etre pécheur, c'est être désincarné ou mal-incarné. Et, à ce titre, on peut comprendre comment c'est aussi une méprise à l'égard de Dieu, le Dieu de l'incarnation et de l'histoire.

Telle était sans doute la spiritualité d'un François d'Assise, heureux d'écouter en lui la voix de la terre et la voix d'en haut. II est clair, en effet, qu'un christianisme spirituel et un christianisme charnel ou corporel ne plaident pas l'un contre l'autre, mais sont appelés ensemble à se déployer l'un avec l'autre et, plus encore, l'un par l'autre. Est-ce que le dualisme qui apparaît parfois dans certains propos chrétiens est véritablement dû l'expérience biblique? Je ne le pense pas. Il me semble qu'il vient d'influences spirituelles et philosophiques qui ont marqué fortement le christianisme et ont parfois presque recouvert sa conviction majeure, celle de l'unité constitutive de notre être. Le tort du christianisme, et aussi sa faute, ce fut de ne pas réagir à temps et de se laisser circonvenir par des inspirations qui n'étaient pas les siennes. On dira dès lors, à la suite de Péguy que le spirituel est charnel; et, inversement, que le charnel est, peut-être, spirituel. Sans doute faut-il aujourd'hui beaucoup méditer sur de telles évidences. Elles sont en effet décisives pour l'avenir du corps.

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SOUCI DE SOI, AMOUR DE L'AUTRE

Pour la foi chrétienne, le corps humain a le droit et doit donc avoir la possibilité d'exister comme tel en en ayant les moyens. Le rapport que chacune et chacun entretient avec son corps s'inscrit dans la durée: normalement, dans l'être humain, existe un vouloir-vivre, un légitime et spirituel souci de soi-même. Non pas un repli égoïste sur son corps et son ego, mais un désir d'aller plus avant dans l'aventure de la vie et de continuer l'exploration, ce qui implique aussi, bibliquement parlant, d'avancer sur les chemins de l'Alliance avec Dieu.

A titre de référence, je citerai un texte paulinien qui me paraît à la fois simple et fort: « Nul n'a jamais haï sa propre chair. Au contraire on la nourrit et on en prend soin » (Epître aux Ephésiens 5,29). Ce souci de soi, étant donné le mouvement spirituel qui le porte et l'anime, peut être dit très exactement un amour de soi. Voilà qui n'est probablement pas assez marqué dans la tradition chrétienne: les croyants sont invités à s'aimer eux-mêmes, à avoir de l'estime pour ce qu'ils sont et, par conséquent, pour leur corps qui est saint, qui est « temple de l'Esprit de Dieu » (Ier Epître aux Corinthiens 6,19). Mais cela, on ne le dit peut--être pas assez en christianisme. Longtemps, on a entendu qu'il fallait plutôt se surveiller, se dominer, se purifier, lutter contre ses tendances naturelles. Je ne conteste pas que ces formules expriment une part du processus d'incarnation, mais, prises isolément, elles manquent de spiritualité. Il faut les envisager dans le mouvement plus radical de l'amour.

D'ailleurs c'est bien là l'un des commandements de la Loi donnée à Moïse: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19,18, texte repris par jésus en Matthieu 22,39). L'ennui, c'est que cette maxime met en lumière l'amour du prochain et laisse un peu dans l'ombre l'amour de soi-même, qui est pourtant ici explicité et même considéré comme le premier amour en nous. Résultat, l'un de mes amis m'a dit, un jour: « La Bible m'a appris à aimer les autres, mais c'est Patanjali qui m'a appris à m'aimer moi-même. » Boutade? Pas sûr. En tout cas l'Evangile doit aujourd'hui rappeler qu'il est annonce du légitime et indispensable amour de soi. Comment des chrétiens pourraient-ils ne pas s'aimer eux-mêmes puisque Dieu les aime, qu'Il les aime incarnés et qu'Il les entoure de son pardon rénovateur? Notre corps propre est donc respectable et, mieux encore, aimable. Ce qui veut dire pratiquement qu'il a droit à être entretenu, soigné, éduqué, entouré, spiritualisé au long du temps. Ainsi se traduit l'estime que l'on se porte à soi-même. D'ailleurs les droits de l'être humain, dont il est si légitimement question aujourd'hui, même s'ils ne sont pas toujours respectés, n'ont-ils pas tous un enracinement corporel et n'expriment-ils pas des possibilités d'incarnation?

Cela dit, la Bible insiste effectivement sur l'amour des autres. L'accent est tel, on l'a vu, qu'il risque de masquer l'amour de soi. Mais il n'en reste pas moins que, dans la logique biblique, le corps d'autrui est une parabole ou parole indispensable sur le corps humain. Le corps, ce n'est pas seulement mon corps, c'est aussi le corps des autres. Les chrétiens ne savent tout à fait qui ils sont que s'ils en reçoivent l'annonce dans le rapport concret, corporel, avec autrui. Celle ou celui que je ne suis pas et que je reconnais différente ou différent de moi m'enseigne une part de ce que je suis et que je ne saurais jamais sans eux.


[…] "
Les chemins du corps
pp. 203-222


Vous avez dit "yoga chrétien" ?

par Horia Roscanu

 Le yoga est-il compatible avec le christianisme ?


L’Épître aux Romains invite les chrétiens à adopter et célébrer tout ce qui est bon et vrai dans les autres religions. Il s’agit de discerner le Logos spermatikos (les semences du Verbe de Dieu, l’expression est de saint Cyrille d’Alexandrie, 2è siècle). Cette intuition majeure a été redécouverte à Vatican II : découvrir ce qui est valable, ce qui est de l’Esprit Saint, Souffle de Dieu qui souffle où il veut, dans les autres cultures, les autres traditions, les autres religions.
Ce n’est pas d’hier que les chrétiens adoptent et baptisent des activités et rituels faisant partie du patrimoine spirituel humain. Pensons par exemple aux festivités antiques entourant le solstice d’hiver, où ils ont placé, avec beaucoup de signifiance, la naissance du Dieu fait homme : le Sauveur naît dans nos ténèbres, il s’incarne dans la grotte de nos peurs et de nos manques, pour nous diviniser.


Admettons d’abord que le yoga n’est pas une religion, mais une discipline pratique, un programme pour vivre dans la paix et l’harmonie. Une école d’éveil spirituel, une chance inouïe d’assumer l’incarnation, de réaliser l’unité corps-âme-esprit (yoga signifie union), un outil de croissance spirituelle.


Certes, le yoga est né en Inde, à l’intérieur d’un système philosophique et religieux qui présente des incompatibilités avec le christianisme, tels la conception cyclique du temps, et la réincarnation. Mais le chrétien peut pratiquer cette discipline sans adopter les croyances de l’hindouisme, tout en remerciant l’Inde d’avoir donné ce cadeau à l’humanité.

Pourquoi des chrétiens sont-ils attirés par le yoga ?


Trop de communautés chrétiennes, qu’elles soient d’ailleurs de tradition occidentale ou orientale, ont perdu de vue leur vocation mystique et spirituelle. Sans vouloir jeter la pierre aux responsables qui mènent, avec sainteté et sincérité, un combat inégal contre le mépris ou l’indifférence de la masse, force est de constater que trop peu d’églises arrivent à transmettre avec succès les disciplines de la prière personnelle, de la méditation, du jeûne, de l’ascèse personnelle.  De plus, trop d’Églises se sont enlisées dans l’activisme social et les consignes morales en oubliant de rappeler aux humains leurs racines célestes, leur vocation de filles et de fils de la Lumière (c’est ainsi qu’on appelait jadis les disciples du Christ). Pour reprendre les mots d’Olivier Clément, grand théologien français décédé le 16 janvier 2009, les chrétiens se sont trop portés aux frontières en oubliant le centre, le coeur. Pendant qu’ils étaient aux frontières, les mystiques extrême-orientales impersonnelles sont venues combler le vide. D’où la désertification des églises et la popularité croissante du bouddhisme en Occident. En fait, les personnes qui se tournent vers les ressources spirituelles ont soif d’expériences concrètes. Ils ne veulent pas se faire dicter quoi penser et quoi croire, ayant vécu une libération personnelle intérieure par rapport aux dogmes et aux interdits moraux de jadis.


Les gens ont soif d’instructions pratiques pour incarner leur foi au quotidien. Ils trouvent parfois que le culte et la prière sont désincarnés, cérébraux, et que le corps n’est pas assez assumé, le mobilier confinant trop souvent l’expression corporelle. D’où le succès des communautés de Taizé et des Fraternités monastiques de Jérusalem qui, s’inspirant de la tradition ancienne, redonnent sa juste place au corps en éliminant la plupart des bancs, cette invention récente et malheureuse en christianisme.


D’autre part, notre vie urbaine est hyperactive, et les disciplines de l’Orient (yoga, taï-chi, zen, aïkido, arts martiaux, etc) viennent à notre secours pour nous enseigner à ralentir, au sein d’une culture qui ne valorise que la vitesse. Trouver le silence au sein d’une société toujours bruyante devient un besoin toujours plus recherché.
Les chrétiens qui pratiquent ces disciplines orientales ne le font pas pour rejeter leur propre héritage religieux, mais comme une manière de l’approfondir. Ils célèbrent tout ce qui est bon, vrai et sage dans ces pratiques. Le yoga apporte un temps et un espace pour un apaisement profond du bruit externe et interne qui nous empêchent d’entendre la voix silencieuse et calme, le doux murmure de Dieu dans la brise qu’a entendu jadis le prophète Élie. Il propose une série de postures qui renforcent, détendent, calment et prédisposent à la méditation. C’est une occasion de renouer avec les sensations dans notre corps, le souffle participant au Souffle de Dieu. Une prédisposition à l’entrée dans le silence intérieur. Une occasion aussi de glorifier Dieu en notre corps (1 Cor 6, 13).

Les trois dimensions du yoga


*améliorer la santé physique*
Par son approche holistique du corps, le yoga permet sa mise en forme, et développe les qualités suivantes : force, flexibilité, équilibre, coordination, concentration, respiration profonde, relaxation du système nerveux, récupération des blessures. Sa pratique permet de répondre au commandement d’amour de soi :  Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lc 10, 27).  Les chrétiens oublient parfois de s’aimer, et un dualisme ennemi du corps a jadis contaminé bien des spiritualités, dont on a encore du mal à se défaire. Mon corps est aimable ! Les grands événements de la vie de notre Maître Jésus que sont la Transfiguration et la Résurrection redonnent avec éclat leur dignité au corps. Mon corps mérite donc d’être estimé, entretenu, soigné, éduqué, aimé.


*cultiver les valeurs spirituelles*
La pratique du yoga initie à la patience, à la sensibilité, à l’éveil. Elle valorise le corps et ses chemins de connaissance, le plaisir sain, la prise de conscience de faire partie intégrante de l’univers créé, matériel, la sensibilité écologique. Elle contribue à sortir d’une religion désincarnée, et augmente la capacité de concentration.


*se préparer à la prière méditative*
Le repos du corps et la relaxation que procure le yoga initie au repos du mental, et au dépassement des préoccupations et des distractions.  Il contribue à l’ouverture de l’esprit à la contemplation. La présence à soi, aux autres et à Dieu favorise alors l’unité corps-âme-esprit, ce dernier étant la fine pointe de mon être, où je peux rejoindre Dieu, où mon esprit peut danser avec le Souffle Saint de Dieu.

On a demandé au Dalai Lama : « Qu'est ce qui vous surprend le plus dans l'humanité ? »
Il a répondu : « Les hommes ... parce qu'ils perdent la santé pour accumuler de l'argent, ensuite ils perdent de l'argent pour retrouver la santé ...et à penser anxieusement au futur, ils oublient le présent de telle sorte qu'ils finissent par ne vivre ni le présent ni le futur...ils vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir et meurent comme s'ils n'avaient jamais vécu.»